« Le meilleur système d’élection est le vote par approbation »

Raul Magni Berton est professeur de science politique à Sciences Po Grenoble. Il a notamment simulé les résultats de plusieurs élections en modifiant les modes de scrutin, et a également travaillé sur le jugement majoritaire.

Vous avez simulé plusieurs résultats d’élections avec le jugement majoritaire. Est-ce une bonne alternative ?  Ce mode de scrutin pourrait-il redonner confiance aux citoyens dans le processus électoral ?

La première chose à savoir sur les modes de scrutins, c’est qu’il n’y en a aucun parfaitement juste, tous ont des défauts. Après, il y en a qui en ont plus ou moins de défauts, qu’on peut considérer comme plus ou moins grave. 

Un des défauts classiques est que le scrutin ne respecte pas le gagnant de Condorcet, celui qui est en face à face avec n’importe quel candidat. Si on prend l’exemple des présidentielles, normalement un bon système devrait faire en sorte que celui qui gagne contre tous les autres soit élu. Mais le système français ne le permet pas. Par exemple, en 2007, Bayrou aurait dû gagner. Vous pouvez avoir quelqu’un qui perd au premier tour, parce que par exemple, il est la première préférence de peu de gens, mais la deuxième de beaucoup. Au deuxième tour, il aurait donc gagné contre n’importe qui. C’est un exemple, mais des défauts comme celui-là, il y en a une bonne dizaine. Est-ce que le gagnant doit être toujours majoritaire ?

Moi je pense – et il y a débat – que le défaut le plus grave c’est un défaut que le système français a : la propriété de la monotonie. Le jugement majoritaire l’a aussi, mais en moins prononcé, c’est pour cela qu’il est mieux.

Qu’est-ce que c’est ?

La propriété de la monotonie. Un système juste devrait faire en sorte que si vous êtes élus et que vous gouvernez bien, tous les gens qui avaient voté pour vous vont re-voter pour vous. Mais si en plus vous avez d’autres gens qui votent pour vous, si le système est monotone, vous devriez être élu. 

Le système français n’est pas comme ça. Un exemple basique, imaginez que Macron soit dans cette situation, que tous ses électeurs veulent revoter pour lui et qu’en plus il ait réussi à séduire des électeurs de Marine Le Pen. Il devrait normalement gagner. Mais si tout le monde vote pareil que la dernière fois, Marine Le Pen va perdre des électeurs, elle avait eu 21%. Elle pourrait alors passer derrière le candidat des LR qui avait eu 20%, c’est donc Fillon qui arriverait au deuxième tour. Mais comme l’électorat vote plus Fillon que Macron, au deuxième tour les voix se reporteraient sur lui plutôt que sur Macron et il gagnerait la présidentielle.

Pourquoi je pense que c’est un problème ? Car Macron n’a aucun intérêt à gagner un électorat du RN. S’il le gagne, il va perdre. En revanche, il doit prendre de l’électorat LR. Ce qui veut dire que comme l’électorat LR est en majorité cadre supérieur et profession libérale, alors que celui du RN est artisan et ouvrier, pour des raisons électorales, Macron n’a aucun intérêt à plaire aux ouvriers qui votent RN. Au contraire, il doit leur déplaire, sinon ils vont voter pour lui et il va perdre.

Donc les politiques seraient influencés par ça dans leurs choix ?

Complètement. Les politiques ont des idées, mais pour réussir à les faire passer il faut être élu. Le problème de la monotonie est important parce que philosophiquement, les élections servent entre autres, à inciter nos politiques à nous plaire en vue de la réélection. Si le système n’est pas monotone, il peut arriver que les politiciens soient incités à déplaire pour être réélu.  

Il y a d’autres exemples. En 2002, les sondages donnaient Jospin gagnant contre Chirac au deuxième tour. Il y a eu Le Pen. Et Chirac a fait involontairement une bonne manœuvre. Peu avant la présidentielle, la gauche était très divisée donc Chirac avait beaucoup de voix. Mais au deuxième tour, tous ces gens de gauche auraient voté Jospin. Il est arrivé que Chirac a eu un procès sur des malversations à la mairie de Paris. Certains de ses électeurs ont donc refusé de voter pour lui, et ont choisi Le Pen. Celui-ci est passé devant Jospin et Chirac a gagné. Il a donc gagné car il a déplu à certaines personnes.  

Ce processus est différent du vote utile ? Il relève plus de l’inconscient ?

De nombreux systèmes électoraux ont recours au vote dit stratégique, on ne vote pas pour son préféré car on fait des calculs. Mais là on parle de quelque chose de différent, car on vote honnêtement, mais parfois avec notre système, on a intérêt à déplaire. 

Les électeurs ne s’en rendent pas compte. Pour Chirac, les gens sont fâchés, c’est assez abstrait. Quand je dis : « Chirac a gagné grâce à son scandale des malversations », c’est incompréhensible, c’est difficile de faire le lien. Il faut faire les calculs avec les reports de voix.

Pour l’affaire Fillon par contre ça n’a pas fonctionné…

L’affaire Fillon ne l’a pas avantagé du tout, c’est clair. Si vous voulez, ce n’est pas systématique, mais c’est un risque. Il n’y a aucun système électoral dans lequel systématiquement celui qui agit mal gagne. Mais certains systèmes produisent plus souvent cette configuration, et il se trouve que le système à deux tour le fait. Potentiellement, il enlève l’impact positif des élections.

Donc le jugement majoritaire serait le plus abouti pour lutter contre toutes ces limites ?

Non, je pense que le mieux c’est le vote par approbation, très prisé par les mathématiciens. Il a des effets semblables au jugement majoritaire, il est plus simple et a moins d’effets pervers. Le vote majoritaire est très connu car il a été bien défendu en France. Celui par approbation est médiatisé aux États-Unis. Le problème du jugement majoritaire c’est que dans certains cas il produit aussi le paradoxe dont on a parlé, il n’est pas monotone, ça arrive moins souvent (je vous renvoie au texte que j’ai écrit pour savoir pourquoi). 

Le vote par approbation et par note est semblable au jugement majoritaire à la seule différence qu’on calcule la moyenne et pas la médiane. Tous ces systèmes permettent de donner un maximum d’informations pour calculer l’issue. Je pense qu’il y a mieux que le jugement majoritaire, mais que celui-ci est quand même mieux que ce qu’on a.

Comment fonctionne le vote par approbation ?

Il y a des candidats et on peut voter pour tous ceux qui nous vont. Vous avez autant de vote que vous voulez. Si vous aimez Le Pen et Fillon, vous votez pour les deux. Évidemment si on donne zéro voix, ou toutes les voix à tout le monde, c’est équivalent à une abstention. Ceux qui bénéficient de ce système sont les gens qui plaisent bien mais ne sont jamais le premier choix. Imaginez que tous les électeurs socialistes acceptent aussi les verts, lors d’un vote par approbation, les écolos passent devant les socialistes. 

Et le vote par note, on donne une note à chaque candidat et ensuite on fait la moyenne. Le jugement majoritaire, c’est pareil sauf qu’on calcule la médiane. 

Ou des appréciations ? Certains disent que c’est plus clair et efficace que des notes.

La méthode de calcul, c’est le plus important. Après note ou appréciation, c’est un autre débat, secondaire, en fonction de ce qui parle le plus aux gens. Quand on calcule la médiane, si vous trouvez que Macron est excellent, que moi je le trouve médiocre et un troisième le trouve très mauvais, il sera médiocre. C’est celui qui est au milieu qui l’emporte avec la médiane. Alors que la moyenne, il sera plus que médiocre. Moyenne et médiane ont des propriétés un peu différentes. 

Ce qui est commun, c’est qu’ils avantagent les deuxièmes choix, les candidats plus consensuels. Avec ces systèmes, il est difficile qu’un candidat qui plait beaucoup à certain et est détesté par d’autres puisse être élu par rapport à quelqu’un que tout le monde aime bien, sans l’adorer. 

Quelle est la procédure pour changer de mode de scrutin ? C’est un débat qui ne date pas d’hier, pourquoi personne ne fait de démarche pour en changer ?

Techniquement en France on pourrait le changer, il y a le parlement. Mais c’est de plus en plus mal vu, car le mode de scrutin, c’est les règles du jeu. Le fait que les joueurs changent les règles est généralement critiqué. On a l’impression qu’on manipule les règles à notre avantage, c’est pour cela que ça perdure. 

Par contre, des variantes sont de plus en plus à la mode. Le premier a été tenté en 2004, en Colombie britannique, une province de l’ouest du Canada. Ils se sont dit, comme les gens n’aiment pas notre scrutin (il était l’équivalent d’un uninominal 1 tour), on va tirer une assemblée au sort qui va proposer un mode de scrutin alternatif, et après on le fait passer en référendum auprès de tous. Puis il y a eu d’autres provinces, puis l’Islande, l’Irlande. 

Qu’est-ce qui a été choisi dans ces provinces et pays ? 

Le système Irlandais est basé sur le vote unique transférable. Il a des défauts, mais il a l’avantage d’exister au niveau national. Les gens peuvent dire leur première, deuxième et troisième préférence. L’idée c’est de faire en sorte que les deuxièmes préférences comptent aussi, en cela, c’est similaire au vote par note.  

Les trois modes de scrutins dont nous avons parlé ne sont mis en place dans aucun pays ?

Non. Mais par exemple, le vote par approbation est le vote officiel de la société de mathématique. Au niveau local, certains l’expérimente, mais jamais niveau national.

Les systèmes électoraux réels ont été mis en place par des politiques, alors que ceux dont on a parlé (majoritaire, note) ont été élaborés par des mathématiciens. Et clairement ils sont mieux, à certaines exceptions près. Bien sûr, le choix reste politique car on choisit les défauts qu’on veut éviter, par contre il est clair que ceux des mathématiciens ont moins de défauts.

Si on prend l’exemple des États-Unis, avec l’élection de Trump, peut-on dire que leur système comporte des limites encore plus importantes qu’en France ? On peut se demander si c’est vraiment démocratique, puisque l’on sait que les citoyens ont accordé plus de vote à Clinton qu’à Trump.

Je suis d’accord pour dire que le système à un tour est pire mais pas pour cette raison. Dans le système français, on cache : peut-être que Chirac était minoritaire par rapport à Jospin, ou que Macron était minoritaire par rapport à Fillon ? On ne saura jamais. On ne connaît que Macron-Le Pen, les deuxièmes tours. On ne sait pas, dès le premier tour qui aurait eu le plus de voix. Alors que dans celui à un tour, on sait. Le fait de le voir contredit le principe majoritaire, le français le fait aussi, mais on ne le voie pas. 

Exemple avec la dernière élection : supposez que Fillon perdait contre Macron, on ne saura jamais. Mais si c’est vrai qu’il aurait gagné, ça veut dire que Macron a gagné avec une minorité de voix, est-ce que c’est possible qu’en France, celui qui gagne au deuxième tour perde au premier ? La différence c’est qu’aux États-Unis on peut le voir. Trump a eu moins de voix, mais en France, on ne peut pas le voir. Par contre le système français est mieux car comme il y a un deuxième tour, on est sûr que le plus détesté ne peut pas être élu. 

Que penser du taux d’abstention des dernières élections municipales ? C’est lié à la crise sanitaire, mais n’est-ce pas aussi un réel désintérêt des électeurs ? D’où ça viendrait ? Est-ce à cause de nos modes de scrutins qui ne reflètent pas les voix des citoyens ?

On sait qu’il y a une tendance à l’abstention avec le temps, mais pour les dernières municipales, il y avait le Covid, c’était une période très particulière. On peut parler de la tendance générale, mais pas de cette élection précise. En général, oui c’est clair que quand il y a des candidats qui n’ont aucune chance de passer, vous êtes moins motivé. Le système proportionnel, dont font partie tous les partis alternatifs, font que les gens votent plus. 

Si vous êtes un petit parti et que vous votez Modem à l’assemblée par exemple, vous avez un système qui fait que chacun est élu en fonction des voix qu’il a eu, alors en votant pour un petit parti, vous savez qu’il peut avoir 3%. C’est peu mais ça peut jouer sur les équilibres. Alors qu’avec un système uninominal, si vous aimez le Modem et qu’il a 3%, vous savez que votre vote est totalement inutile donc c’est décourageant. On le sait car il y a des études comparatives. Toute chose égale par ailleurs, proportionnel fait plus voter. Il y a aussi d’autres raisons, c’est qu’il y a plus de petits partis donc plus de voix. Le problème de l’uninominal c’est que le gagnant prend tout, et il ne reste rien pour les autres.  

Pensez-vous que c’est une bonne chose de rendre le vote obligatoire ? 

C’est positif car le fait que les gens ne votent pas a un effet regrettable sur les politiques. 

C’est toujours les mêmes qui ne votent pas : les jeunes, les pauvres, les peu instruits. Les politiciens le savent, donc ils ne font pas de politiques en faveur des jeunes par exemple, puisqu’ils ne votent pas. Ça a été testé sur 186 pays et quand il y avait vote obligatoire, le niveau de redistribution était plus important, car comme les pauvres sont obligés de voter, les politiques doivent être aussi orientées pour eux. Ça oblige les politiques à prendre en compte l’opinion des gens. Après il y a le fait d’obliger les gens à faire des choses, donc c’est délicat.

Une autre piste pourrait être de trouver un élan dans la participation citoyenne directe, notamment au niveau local… 

La démocratie directe est vraiment centrée sur le fait que les lois vont être prises sans passer par des représentants, c’est les RIC et référendums obligatoires. Ceux-là bien sûr qu’ils sont mis en place de manière efficace en Suisse, c’est bien connu, depuis 150 ans au niveau local et national. Ils sont aussi mis en place aussi de manière efficiente aux États-Unis dans les états de l’ouest. 

Elle a des effets positifs pour faire en sorte que les représentants consultent et soient au plus près de ce que les gens font. Avoir des politiciens qui soient moins déconnectés. C’est le principal avantage, mais ça en a beaucoup d’autres. D’autres pays l’ont mis en place au niveau national, mais il faut être vigilant car si c’est mal conçu au départ – comme ça l’a parfois été – ça devient vite inutilisable. Chez nous, c’est interdit au niveau national et local.