« L’accès à l’éducation et l’apprentissage de la langue est la première fenêtre à une véritable intégration »

Arrivé en France en avril 2016, le journaliste marocain Hicham Mansouri a été accueilli par la Maison des journalistes. Il nous raconte son parcours d’intégration en France.

Comment s’est déroulée votre arrivée en France ?

Au départ, je n’avais pas l’intention de venir en France directement. En quittant la prison, je n’avais aucun visa sur mon passeport. J’hésitais entre le Sénégal et la Tunisie. Finalement, j’ai pris l’avion vers la Tunisie. Au bout de trois mois, j’ai été invité pour une conférence en Pologne. Ei puis finalement, par une série de coïncidences, je suis arrivé en France en avril 2016. Je suis d’abord resté trois mois en Normandie pour me reposer avant d’intégrer la Maison des journalistes. J’ai alors pu engager la procédure de demande d’asile et essayer progressivement de me reconstituer, à la fois personnellement et professionnellement. Ça n’a pas été facile. Il m’a fallu quatre ans pour me dire que j’étais prêt à reprendre ma vie.

Comment s’est déroulée votre demande d’asile ?

J’ai obtenu mon statut de réfugié en février 2018. Soit près de deux ans de procédure. La procédure a pris beaucoup de temps par rapport à d’autres nationalités. Des gens que j’ai rencontré, les Turcs et les Marocains prenaient plus de temps à recevoir leur statut de réfugié. Moi, j’ai reçu ma réponse alors que je commençais à chercher une autre possibilité que la France. Et cela, je ne le comprends pas. La France est souveraine d’accorder l’asile aux situations qu’elle juge légitime ou non. Mais je pense que les relations entre le Maroc et la France ont joué sur la durée de l’instruction et de la décision. Je pense également qu’il y a eu des pressions de la part du régime marocain pour que je n’obtienne pas le statut. Je l’ai senti sur des activités annulées, ou des événements où l’on enlève mon nom à la dernière minute. Cela me fait penser qu’ils ont essayé d’agir sur ma demande d’asile et je ne pense pas être le seul.

Pouvez-vous nous parler de la Maison des journalistes ?

La Maison des journalistes a été fondée en 2002. Cette structure est une association qui a pour principale mission l’hébergement des journalistes demandeurs d’asile, avec 14 chambres. Ensuite, elle offre un accompagnement social et administratif, notamment pour la procédure de demande d’asile. Et puis il y a aussi un programme d’intégration et de sensibilisation. On intervient dans des collèges, lycées et universités. La MDJ dispose aussi d’un journal en ligne qui s’appelait anciennement « L’Oeil des exilés ». Aujourd’hui, il s’appelle tout simplement « Le journal de la Maison des journalistes ». Et enfin, nous avons des programmes de loisirs, de musées, d’expositions, de conférences. Il y a aussi un accompagnement psychologique offert avec divers partenariats. Dans cette maison, chacun contribue aux activités selon ses compétences. J’ai par exemple fait beaucoup de traductions et d’interprétariat. Je pense que le nom de maison est bien choisi. C’est comme une famille où l’on est accueillis pour quelques mois, voir un peu plus d’une année pour ma part. Et cela afin de pouvoir à nouveau voler de ses propres ailes. Même au bout de 4 ans, je reviens souvent voir les amis, les nouveaux résidents et le personnel, avec qui on garde d’excellentes relations. C’est le premier lieu qui m’a accueilli et où je garde beaucoup de souvenirs.

Quel regard portez-vous sur l’accueil des journalistes en exil par la France ?

J’ai un regard très mitigé sur la question. D’un côté, il y a une grande solidarité de la part des associations et des familles. Lorsque j’ai dû quitter la Maison des journalistes, plusieurs familles m’ont proposé de m’héberger. Heureusement, j’ai finalement pu me débrouiller tout seul. Sur ce plan-là, c’est extraordinaire. En même temps, même sur le plan étatique, il y a plein de programmes très positifs. Par contre, il y a encore certains aspects que je ne comprends pas. Je pense à l’apprentissage de la langue. Personnellement, je parlais déjà français. Mais j’ai vu chez mes amis et confrères venant de pays non francophones, à quel point ils ont souffert de l’absence d’un véritable accompagnement pour apprendre le français. Il y a certes des associations qui font des efforts. Mais moi je parle d’un véritable programme national où l’on travaillerait aussi sur les blocages et les freins à l’apprentissage d’une langue. Où l’on prenne en compte l’aspect linguistique mais aussi psychologique. Je pense que l’accès à l’éducation et l’apprentissage de la langue est la première fenêtre à une véritable intégration.

« Le début d’internet a permis à toute une jeunesse de s’exprimer, et cela, avant même le printemps arabe »

Quelles sont vos activités aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je collabore avec le journal Orient 21. C’est un journal d’analyse sur la région du Moyen-Orient, mais aussi sur l’Afrique du nord et le Maghreb. Pour moi, cela remplit un vide dans plusieurs pays où la liberté de la presse a beaucoup régressé. Je travaille aussi avec des ONG, notamment Mena média monitoring, sur l’observation des discours de haine. En parallèle, je fais un doctorat à l’Institut français de presse à Paris II. Et je tiens également un blog sur Mediapart.

Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir journaliste ?

Je suis né en 1980 à Ouarzazate, une petite ville dans le sud. Je suis venu au journalisme avant tout par l’envie de m’exprimer. Le début d’internet a permis à toute une jeunesse de s’exprimer, et cela, avant même le printemps arabe. Avant les réseaux sociaux, les blogs étaient très répandus dans le monde arabe. On y traitait des sujets divers qui n’étaient pas abordés dans les médias traditionnels, sous contrôle du gouvernement. Je pense notamment aux libertés individuelles, à la liberté de conscience ou à la monarchie. Il y avait également des courants islamistes conservateurs. En résumé, ces espaces alternatifs ont permis à une jeunesse de s’exprimer librement. Et cela continue aujourd’hui avec les réseaux sociaux. C’est donc comme cela que j’ai commencé. Mon activité de blogueur m’a ensuite amené à collaborer avec un journal régional à Agadir, avant de monter à Rabat. J’ai alors travaillé avec des ONG sur la liberté de la presse et le journalisme d’investigation.

Qu’est-ce qui vous a amené à être poursuivi par les autorités marocaines ?

Le centre de l’affaire est mon travail avec l’Association Marocaine pour le Journalisme d’Investigation (AMJI) que j’ai co-fondé en 2011. Cela a commencé par une agression dans la rue, suivie quelques mois plus tard par une arrestation. Un dossier monté de toutes pièces, m’accusant de tenue d’un local de prostitution et adultère et qui m’a conduit à être condamné à 10 mois de prison. Tout cela suivi de nouvelles poursuites pour atteinte à la sûreté interne de l’État, pour lequel je risque encore actuellement 5 ans de prison. Partir était donc la seule issue qui m’a été laissée. J’ai quitté le Maroc le lendemain de ma sortie de prison.

Au fond, les autorités vous ont reproché vos activités avec l’AMJI ?

J’étais co-fondateur de l’AMJI, donc je n’étais pas seul. Nous avions mis en place un réseau de treize sections régionales, mais aussi des formations, des prix et des bourses. Ce travail a beaucoup aidé à promouvoir le journalisme d’investigation. Ce genre étant rare au Maroc car cela demande beaucoup de moyens financiers et un espace d’expression libre offert par la rédaction et le gouvernement. Ce qui n’est pas le cas. Je pense que l’on a réussi à faire bouger les lignes en poussant des rédactions à créer des équipes d’investigation. Si on regarde tous les journalistes inquiétés depuis 2011, ils ont quasiment tous participé aux activités de l’AMJI.

Pourquoi vous ont-ils arrêté spécialement vous ?

J’avais commencé à mener une enquête sur la surveillance électronique. J’ai été arrêté deux jours après avoir reçu une réponse d’un fabricant de logiciels qui a validé mon hypothèse selon laquelle mon ordinateur était espionné. Je pense néanmoins que le fond du dossier reste l’AMJI pour la simple raison que je ne suis pas le seul à être suivi dans le second dossier concernant l’atteinte à la sûreté intérieure de l’État. Et les autres affaires qui vont suivre impliquent à chaque fois des journalistes qui ont été dans le girond de l’AMJI. Je pense que le fond de l’affaire est la crainte du régime de l’émergence d’un réseau de journalistes d’investigation.

Comment se sont passés vos dix mois d’incarcération ?

C’était trop dur. C’est l’épisode qui a déterminé ma décision de quitter le Maroc. Il y a bien sûr l’injustice dont j’ai été victime, mais surtout la torture physique et psychologique, qui a commencé dès mon arrestation. Pour monter le dossier m’accusant d’adultère, on m’a déshabillé, on m’a filmé nu, on m’a fait sortir devant les voisins avec une simple serviette. Je ne sais pour quelle raison, on m’a déshabillé dans le poste de police et on a filmé mes parties intimes. Et puis la vengeance a continué en prison, notamment le premier mois. Dès le premier jour, un gardien m’a dit : « Avant que vous arriviez, un agent du renseignement est venu pour que l’on s’occupe bien de vous ». J’ai été emprisonné dans le « quartier D », que les prisonniers appellent « la poubelle ». On est avec des détenus agressifs qui ne dorment jamais. On dort près des toilettes sur un sol mouillé. Et surtout l’odeur de la fumée, du cannabis, les bagarres jusqu’à trois heures du matin. Les premiers jours, j’ai fait de la tachycardie. Au lieu de me soigner, un gardien m’a versé un sot d’eau et m’a trainé dans le couloir. J’avais l’impression qu’ils avaient l’intention de me pousser à bout, presque au suicide.

Cette situation a duré dix mois ?

Non, heureusement. Mais il a fallu pour cela que je fasse deux grèves de la faim pour que mes conditions de détention s’améliorent. J’ai fait ma première grève de la faim dans les premiers jours. J’étais comme dans un puits, j’étais isolé de ce qui se passe à l’extérieur. Dès que j’en parlais à des détenus, ils rigolaient de moi en me disant : « Mais tu es fou ? On ne fait pas de grève de la faim ici ! SI tu fais ça, on va t’envoyer au cachot et on va te tabasser jusqu’à ce que tu t’évanouisses et on va te remettre en cellule. » Une grève de la faim ne fonctionne pas sans soutien médiatique. Lors d’une visite familiale, j’ai informé ma famille de ma situation, qui a pu être médiatisée. Une personne du Conseil national des droits humains est venu me voir. On m’a transféré dans une autre cellule où j’ai pu respirer un peu.

En vous accusant d’adultère et de tenue d’un local de prostitution, les autorités utilisent selon vous les affaires de mœurs pour attaquer le journalisme d’investigation au Maroc ?

Exactement, et cela continue aujourd’hui. J’ai été l’un des premiers à avoir été ciblé par des affaires de mœurs. Avant moi, c’était une accusation qui a été surtout utilisée contre les islamistes opposants. Dans une société conservatrice, c’est une véritable stratégie qui sert d’un côté à mettre les islamistes dans l’embarras face à leurs contradictions et de l’autre côté, cibler des activistes et des journalistes. Depuis 2018, trois journalistes d’une même rédaction ont été emprisonnés pour viol, traite d’être humain, avortement ou relation hors mariage. L’une d’entre elles a pu être graciée par le roi suite à une mobilisation internationale. Mais cela reste une stratégie mise en place par le régime et qui utilise les solidarités internationales telles que le mouvement MeToo ou le mouvement de la communauté LGBT. Le fait de cibler des journalistes avec ce type d’accusation rend très difficile l’émergence d’une solidarité à l’échelle nationale, mais surtout à l’échelle internationale, car le Maroc se soucie beaucoup de son image à l’étranger. Auparavant, ils utilisaient les arguments sécuritaires en poursuivant des personnes pour apologie du terrorisme. Maintenant, le régime préfère utiliser des accusations sur des questions de mœurs. Mais avec la multiplication de ces cas similaires, la société civile prend de plus en plus conscience que c’est une volonté de diviser, de discréditer et de faire taire.

Comment avez-vous vécu le fait de quitter votre propre pays ? Cela a-t-il été difficile ?

On te pousse à l’extrême. Moi, je n’avais qu’une seule envie, c’était de partir, peu importe où, peu importe pour quoi. C’était presque un besoin biologique et je n’ai pas hésité une seconde. Ma famille n’était pas d’accord mais toute cette série d’injustices, cette « main invisible » a déterminé mon choix de partir. Je n’étais pas prêt à refaire cinq ans de prison et à faire face à cette vengeance.

Votre famille, qui est restée au Maroc a-t-elle subi des pressions ?

Ils ont surtout subi de la diffamation de la part des médias du régime. Cela les a poussés à quitter ma ville natale pour s’installer à Rabat et mener une vie plus tranquille. Mon frère a été interrogé par la police au sujet d’un simple virement bancaire de la part d’une ONG. Ils ont également eu des difficultés par exemple pour faire renouveler leurs passeports. Ce sont des difficultés qui disparaissent et réapparaissent. Mais je ne suis pas le seul à le vivre.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la liberté de la presse au Maroc ?

Je n’ai aucune haine envers le Maroc, qui reste mon pays. Mais objectivement, depuis 2013 environ, la liberté n’a cessé de régresser. Le dernier quotidien arabophone indépendant va sûrement disparaître. Avant, les sujets interdits étaient la monarchie, l’islam, ou bien le Sahara. On assiste aujourd’hui à l’émergence de nouvelles lignes rouges, de nouveaux tabous. Vous ne pouvez pas parler du chef des services de renseignement et de certains agissements de la police ou même de la justice. Il y a quelques mois, un journaliste a été arrêté pour un tweet. Il y a non seulement la volonté de museler les médias, mais également la presse. C’est une grande régression et un grand danger pour le Maroc. Cette régression est un grand danger pour le Maroc. Toutes les oppositions partisanes, syndicales, médiatiques ou citoyennes sont affaiblies. Je pense que l’on va aller vers des périodes vraiment sombres si la société continue à régresser avec la même vitesse.

Quels sont vos projets futurs ?

Je travaille actuellement sur une enquête depuis plus de deux ans. Lorsque j’étais en prison, j’ai tenus un bloc-note, que j’ai sorti en le cachant dans mon linge sale donné à ma famille. À l’origine, j’avais l’idée d’en faire un livre. J’ai finalement eu l’idée d’en tirer une série d’enquêtes thématiques. Celle que je suis en train de finaliser concerne le trafic de drogue et de psychotropes dans les prisons marocaines. Pour le reste, je me consacre à cette thèse et je suis ce qui se passe de près au Maroc pour soutenir et aider modestement les journalistes ciblés sur place.

Photos de Hicham Mansouri : CC Berlin en Seine