Quand la culture se balade en ville

Pour amener la culture là où se trouvent les gens, un couple de New-Yorkais a créé une bibliothèque en kit, avec laquelle il se promène dans différents espaces publics de la mégalopole.

« Ma grand-mère voulait m’emmener jouer au jardin pour enfants, mais j’ai dit : ”non, on va dans le grand parc, là où il y a les livres”. » Aaron a dix ans, un t-shirt fluo et un serpent peint au milieu du visage. Il grandit dans le Bronx, et partout où il passe, les livres sont discrets, presque absents. Il n’a jamais mis les pieds dans un musée ou au théâtre, et ne connaît pas grand-chose de la musique. Son enfance, il la passe loin de la culture. Non pas qu’elle ne l’intéresse pas, il n’y a tout simplement pas accès. Barrières géographiques, économiques ou même barrières de principes, qui propulsent certains arts au rang de sujets inaccessibles, complexes et élitistes.

Mais aujourd’hui, Aaron sait que ce sera différent. Il ira dans le grand parc, « là où il y a les livres », dit-il. Sa grand-mère ne comprend pas. Il insiste. « Je veux lire, et je veux faire mon propre livre. » Pour ce faire, il va profiter de l’installation de Leslie et Sam Davol, un couple de New-yorkais. Avec leur Uni Project, ils promènent la culture, en particulier les livres, partout dans la ville. Leur matériel mobile leur permet de s’installer n’importe où, et de proposer aux passants de s’arrêter pour lire, dessiner ou simplement échanger. Un moyen, notamment, de rendre la culture accessible à tous.

Un quartier transformé en quelques instants

« Nous voulons proposer des opportunités d’apprendre pour améliorer la vie des gens, alors nous nous rendons là où ils sont, dans les espaces publics », explique Leslie. Dans les parcs, aux coins de rue, sur les places, un véritable lieu de vie se crée. « Nous avons travaillé avec un architecte pour créer cet espace, pour le rendre accueillant et agréable », ajoute-t-elle. Sam et Leslie plient et déplient leur bibliothèque mobile, se déplacent avec un petit camion, et s’installent en quelques minutes dans les différents quartiers. À chaque installation, le même manège se met en place.

« L’ensemble est plutôt attractif, et très naturellement, les premiers curieux s’arrêtent et commencent à chercher un livre, à le lire, détaille Leslie. Il se passe alors quelque chose. Ils sont transformés. Ils font ça dans un endroit public, leurs voisins sont là, tout le monde les voit, et ces lecteurs deviennent comme des acteurs sur une scène. C’est un sentiment très plaisant pour eux. » La lecture, l’apprentissage, deviennent des valeurs promues, partagées entre les habitants d’un quartier et mises en valeur dans cet espace. « Lire est la meilleure chose qui existe, assure Aaron, qui a retrouvé sa place préférée près des étagères, au milieu des arbres. Je découvre tout le temps de nouvelles choses sur les animaux et sur les gens. Et ici, je peux voir des livres que je n’avais jamais vus auparavant. »

Si le Uni project permet de réduire la fracture culturelle dans certains quartiers, il poursuit également un autre objectif. Même dans une ville aussi riche culturellement que New York, se rendre dans un musée, dans une bibliothèque ou au théâtre n’est pas toujours une évidence, sans compter d’autres contraintes – notamment financières – susceptibles de rentrer en ligne de compte. L’enjeu devient alors de ne pas attendre que les gens viennent à la culture, mais de la leur amener là où ils se trouvent. « Dans les mégalopoles, tout le monde vit dans les espaces publics, constate Leslie. Les appartements sont petits, on va et vient sans cesse… Les parcs et les grandes places sont donc pris d’assaut, plus spontanément que les lieux culturels. Il est donc primordial de porter la culture jusque dans ces endroits-là. »

Un besoin partout dans le monde

Le Uni Project entend donc poursuivre sa croissance à New York, tout en innovant et en proposant de nouvelles manières d’apprendre dans les rues. Dans le même temps, sa bibliothèque en kit s’exporte partout dans le monde, jusqu’au Kazakhstan, et les partenariats se multiplient pour que l’initiative puisse être reprise ailleurs. D’autres porteurs de projets réfléchissent à des moyens de rendre la culture accessible à tous, y compris en France, où le MuMo (contraction de « musée mobile ») s’est fixé pour mission d’aller à la rencontre des enfants, afin de réduire la fracture artistique et de « rendre accessible un art contemporain souvent perçu comme complexe et élitiste ».

Lancé en 2011, ce conteneur s’installe dans les cours d’école, dans les centres de loisirs ou sur le parking d’un quartier, et se déploie en quatre espaces dédiés à la peinture, la sculpture, les installations vidéo et le design. En cinq ans d’existence, ce musée itinérant a déjà parcouru la France, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Belgique, la Suisse, l’Espagne et le Luxembourg, et fait découvrir 21 artistes contemporains à 70 000 enfants. 56% d’entre eux n’étaient jamais allés dans un musée auparavant, alors que selon plusieurs études, l’art est non seulement essentiel au développement de l’enfant, mais également un moteur de réussite scolaire.